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    November 12

    70/2009 : Campus

    (Curtis Sittenfeld)

    Avouons-le : les gros lecteurs comme moi éprouvent une certaine satisfaction à lire un livre divertissant. Ils arrondissent aussi leur bouche en cul de poule pour dire d’un classique qu’il est “édifiant” et souligner la qualité de son écriture. Mais ce qu’ils cherchent réellement, comme tous les accrocs, c’est le prochain “fix” qui les fera planer à grande altitude, le livre qui entre en résonnance avec eux en une savant association du bon moment, du bon état d’esprit et du bon livre.

    Campus est sans doute mon fix de cette fin d’année. Je vois dans la maison d’édition originale (Random House) un signe, puisqu’il s’agit du même éditeur que pour John Irving avec les livres duquel Campus a de fortes similitudes dans l’alternance brutale de scènes comiques et de petits drames et dans un sens de la narration très efficace.

    Pourtant, Campus n’avait rien pour plaire : acheté dans ma période “tiens, voyons voir ce que font les américains”, il était dans ma pile depuis un moment et je me disais déjà que je l’avais acheté un peu trop vite. Voyons ! L’histoire d’une adolescente qui passe quatre années dans un pensionnat privé huppé alors qu’elle est boursière et issue du Middle-West, cela avait toutes les chances d’être… voyons… un roman d’adolescentes ! Et en fait, le livre se révèle d’une incroyable justesse psychologique et d’une sensibilité rare.

    Le récit de cette adolescente qui découvre la conformité d’un milieu bourgeois et dont la personnalité se construit au jour le jour avec ses contradictions, ses crises et ses joies est admirablement bien mené. Chaque chapitre forme une histoire complète, presque autonome, et complète une étape, d’abord temporelle (chaque trimestre a son chapitre) mais aussi initiatique… Et loin d’idéaliser l’héroïne, celle-ci révèle aussi fréquemment son côté gourde, snob, mais aussi terriblement vulnérable et surtout réelle.

    Car le miracle de ce roman, c’est bien de rendre crédible la pensée d’une adolescente là où cette pensée n’est souvent qu’un mystère (en particulier – paraît-il – chez les parents !) et de confronter le lecteur avec ses propres préjugés et caractères, le laissant tantôt songeur, tantôt pantois face aux scènes présentées. Tout cela dans un milieu qui nous paraît, à nous autres français, à la fois très familier grâce aux histoires ayant traversé l’Atlantique et très étranger aussi.

    Cette justesse de ton fait de ce livre un roman doux-amer, lumineux et sombre comme seule peut l’être la vie.

    69/2009 : Sa majesté des mouches

    (William Golding)

    Il est des classiques qu’il faut avoir lu et “sa majesté des mouches” en fait d’autant plus partie que sa lecture est simple tandis que le sujet est puissant. J’ignore si Golding doit son prix Nobel à ce livre, mais il révèle une acuité dont seuls les grands écrivains font preuve.

    Le sujet est assez largement connu : un avion s’écrase sur une île paradisiaque avec à son bord des enfants, évacués en raison de la guerre. Seuls ces enfants ont survécu et se retrouvent désormais à devoir survivre sur cette île en attendant du secours. Bientôt, deux “chefs” vont s’imposer : Ralph, un peu distant, mais à l’allure responsable et Jack, autoritaire et décidé. Tandis que le premier devient le “chef naturel” du groupe et organise comme il le peut la vie quotidienne, le second prend rapidement un rôle militaire de chasseur. Quelques crises extérieures (la maîtrise du feu, la présence d’un monstre, le gibier à chasser) vont opposer ces deux personnalités et rendre difficile la cohabitation, mettant même en péril le sauvetage de l’ensemble de la communauté.

    Evidemment, le thème du roman est l’organisation du pouvoir, et j’ai envie de dire que le roman marque un incroyable pessimisme sur la nature humaine et même la démocratie. Etant pessimiste de nature, je suis même choqué de ne pas être contredit par l’auteur, et ceci jusqu’à la dernière page… C’est qu’on s’attend toujours un peu de la part d’un auteur primé à une foi en l’homme ou en l’avenir. Mais peut-être que la publication, une dizaine d’années après la seconde guerre mondiale y est pour quelque chose.

    Les enfants révèlent certes une attitude fantasque à laquelle on s’attend, nous, adultes, de leur part. Mais ils révèlent aussi un égoïsme et une brutalité que nous refusons souvent de voir et qui montrent qu’avant d’être un homme, on commence bête. L’auteur nous montre alors comment ces enfants en arrivent un jour à tuer. Et loin de faire passer l’incident pour un accident de parcours, l’auteur récidive, montrant l’inéluctabilité de la violence. Et quand Ralph, le sage à nos yeux, devient marginal puis pourchassé, on comprend mieux l’arrivée de certains dictateurs qui parviennent si facilement, par populisme, à diriger une foule stupide.

    Et on ne peut que conclure devant un tel échec qui met à mal toutes les utopies que le seul rempart qui peut nous protéger de la bestialité et de la bêtise est une éducation morale que seule la philosophie peut proposer sans trop d’arrières-pensées. A condition que tout le monde soit formé à la recevoir.

    Sa majesté des mouches est donc un livre intense, déprimant mais puissant, qui marque les esprits et empêche les lecteurs de tomber dans le piège de l’angélisme consistant à croire que les hommes choisissent toujours le meilleur pour eux-même. Dans toute les circonstances, l’intelligence et la sagesse doivent être entretenues : elles ne sont jamais acquises.

    November 09

    Science et Fiction

    Deux articles très intrigants, découverts aujourd’hui.

    Le premier, pointé par Roland C. Wagner sur Facebook, nous informe d’expériences semblant démontrer que l’esprit humain a une influence sur la matière, et de manière générale sur “le hasard” laisse imaginer, si ce n’est une application concrète, une possibilité d’influences incontrôlables sur le monde. C’est lisible ici :

    http://www.lesmotsontunsens.com/esprit-modifie-agit-matiere-distance-global-consciousness-project-6115

    Le second est encore plus fumeux : beaucoup moins concret et disposant d’aucune expérience de validation (autrement dit, c’est une simple théorie), des scientifiques avancent que le futur pourrait intervenir dans le présent pour contrer les recherches du Boson de Higgs (celui qui est pisté par le grand accélérateur LHC) dont la mise en évidence serait tellement “impossible” (ce n’est pas le bon terme, d’où les guillemets) pour la physique que la physique se corrigerait elle-même quitte à devoir intervenir dans le passé…

    Moi non plus, je n’ai pas tout compris, mais c’est vraiment intéressant. L’article ci-dessous en parle, le lien interne qui pointe vers le new-york times approfondit un peu :

    http://sciences.blog.lemonde.fr/2009/11/08/le-lhc-loiseau-et-le-morceau-de-pain/#xtor=RSS-3208

    Tout ça m’a fait réfléchir, et je vois au moins une application à ce deuxième article : il ferait un sujet magnifique pour une nouvelle de SF. Même au delà de ça, imaginons le schéma suivant :

    - l’univers est une expérience en milieu confiné. Cette expérience est surveillée (et forcément, le sujet de l’expérience ne peut avoir conscience de cette surveillance qui est étrangère à son milieu).

    - cette expérience est potentiellement dangereuse et doit donc être maîtrisée. En particulier, les sujets de l’expérience ne doivent pas pouvoir sortir du cadre de cette expérience.

    - l’univers contient les germes de contrôle de cette expérience : des mécanismes de sécurité qui se déclenchent afin d’empêcher une situation d’exception. Il serait logique que ces mécanismes soient “logiques” aux yeux des sujets d’expérience. Genre : passer la porte pour sortir, et c’est la porte qui justement est piégée. Si le sujet tente de sortir, il est neutralisé.

    - la physique contient ce piège : si la compréhension de l’univers doit mener à la sortie, il faut que cette sortie soit piégée. La physique de l’univers, telle qu’elle est implémentée dans l’expérience doit donc contenir des voies bloquées.

    - ce blocage se produit quand une race, une “anomalie universelle” atteint un niveau suffisant pour s’extraire de son cadre d’expérience. Pour cela, elle cherchera à explorer la nature de l’univers dans laquelle est est enfermée.

    - Lorsqu’elle explore les confins de la physique, les expériences menées mènent donc à sa propre destruction afin d’empêcher l’évolution vers ce qui est justement interdit dans le cadre de l’expérience.

    - Notez que cette destruction, qui peut prendre la forme de la création d’un singularité spatiale (cf. les craintes autour de la création d’un trou noir au niveau de l’accélérateur de particules) ont le mérite d’annihiler les parties anormales en même temps que leur environnement. Ce qui pourrait expliquer en passant pourquoi en “écoutant” l’univers, nous n’avons jamais perçu d’autre race intelligente dans l’univers : ces anomalies se détruisent d’elles-même grâce au mécanisme de protection intégré dans la physique.

    Belle histoire, non ? Un peu tirée par les cheveux, certes, mais la SF en a connu d’autres… Reste plus qu’à empaqueter cela dans un jdr, faire en sorte qu’une partie de l’humanité est consciente de cette destruction, voir sait comment passer à côté (explorer des voies autres que celles de la physique ?) et des joueurs qui doivent empêcher – comme toujours – que l’humanité disparaisse et – pourquoi pas – chercher à sortir de l’univers et à prendre une revanche sur les expérimentateurs.

    C’est presque du Kult, mais en version SF plutôt que fantastique. A moins que ce ne soit finalement pareil…

    October 27

    68/2009 : Pyramides

    (Terry Pratchett)

    Il me semble avoir collecté plusieurs avis négatifs au sujet de ce 7ème tome du Disque-Monde auprès de mes amis. Pourtant, je trouve ce volume inventif, dépaysant, globalement plus amusant que les précédents (sauf peut-être “trois soeurcières”) et moins affecté par le syndrome habituel des Pratchett : une certaine lassitude dans le troisième tiers.

    Dans ce tome, nous suivons les aventures de Teppic. Teppic vient de passer avec succès son diplôme d’assassin à Ankh-Morporck, quand son père, roi-dieu du petit royaume de Jhôlimôme se suicide, persuadé un matin que le soleil ne s’est pas levé – ce qui est pourtant une des tâches essentielles de la profession de roi-dieu… Le voilà forcé d’assurer la succession, de construire une pyramide pour la dépouille de son père et de se retrouver manipulé par le grand-prêtre, garant des traditions sept fois millénaires du royaume.

    Mais les pyramides ont un drôle d’effet : depuis toujours, ils accumulent le temps, influent sur les dimensions (jusqu’à la quatrième) et libèrent leur énergie la nuit. Alors, quand la plus grande pyramide de tous les temps ne parvient plus à se décharger, la catastrophe menace le royaume…

    Bref, avec cette idée barrée inspirée de faits réels (si, si, les pyramides egyptiennes ont presque figé le pays dans son passé…), Pratchett développe sa ribambelle habituelle de gags et d’aphorismes absurdes difficiles à démonter.

    A titre personnel, je regrette juste que la partie “école d’assassins” ne soit pas plus développée (le concept même d’école type Harry Potter pour les assassins est en soit hilarant), mais, à part les 35 pages ennuyeuses habituelles quand le roman passe du stade “inventif” au stade “maintenant, faut aller lentement vers la conclusion”, c’est un de mes préférés pour le moment.

    67/2009 : Toujours L.A.

    (Bruce Wagner)

    Durant toute la lecture de ce livre de 500 pages, je n’ai pas cessé de changer d’opinion à son sujet : d’abord sceptique en raison du “parrainage” de Easton Ellis, Ellroy et Rushdie sur la couverture et la quatrième, j’ai rapidement été intéressé par une rédaction lente, présentant trois personnages dont on suivra la vie tout au long du récit.

    Ces trois personnages sont respectivement une figurante espérant le grand rôle, un acteur starifié boudhiste qui espère une rédemption et une secrétaire (?) adoratrice de ce même acteur mais dont la vie n’est qu’un amas de troubles psychologiques. Les trois personnages évoluent dans le monde du spectacle, dont la description désenchantée rappelle bien en effet les meilleures pages de Brett Easton Ellis.

    Le roman ronronne jusqu’à la fin de la première partie, où un événement assez impressionnant relance le texte et fait penser qu’autre chose va arriver, peut-être même une intrigue à la Ellroy… sauf que les pages suivantes retombent rapidement dans cet “ennui” qui ne sera levé que vers la fin, avec une apogée merveilleuse qui rachète à elle seule le livre entier : car dans les 100 dernières pages, le livre prend de la hauteur, adopte un point de vue humaniste sur les personnages et conclut leurs histoires d’une manière qui évoque des sommets de la littérature, tandis que le lecteur comprend une bonne partie (mais pas tout, pas à la première lecture, en tous cas) des errements passés qui tendent tous vers cette conclusion.

    C’est que Bruce Wagner dévoile certaines de ses intentions, mais en garde d’autres pour la fine bouche. Le lecteur, abusé par ce qu’il croit être le sujet du roman regarde souvent ailleurs, ce qui permet sans doute cette fin intéressante.

    Reste que l’environnement décrit est d’autant plus déprimant qu’un lecteur qui suit un tant soit peu les informations sur Internet est désespérément familier des noms et des événements décrits : on voit passer tout Hollywood dans ces pages, depuis les réalisateurs à la mode jusqu’aux acteurs has-been, en passant par la faune connexe. Et quand Wagner parle de Sofia ou Darren, on a presque l’impression d’être familier avec Sofia Coppola ou Darren Aronosky, accentuant encore une immersion déjà forte en raison de la “proximité” des personnages principaux.

    “Toujours L.A.” est donc un roman trompeur, beaucoup plus littéraire qu’attendu, et explorant avec voyeurisme et distance les bas-fonds d’Hollywood.

    October 19

    Et côté jdr, ça donne quoi ?

    Eh bien, à ma grande honte, pas grand chose…

    Du côté de COPS, la malédiction des scénarios officiels a encore frappé : j’ai pu entamer le premier scénar des Affranchis, mais dès la troisième partie, l’organisation a cafouillé et les quatre joueurs de la table n’ont pu trouver une date que deux mois plus tard. Du coup, étant en plein milieu d’un scénar, le jeu est en stand-by jusqu’à fin novembre au moins. C’est vraiment pénible de jouer avec des gens occupés… mais c’est encore mieux que de ne pas jouer du tout, d’un certain point de vue.

    Du coup, pas tellement motivé non plus pour préparer d’autres parties : ces derniers temps, je préfère être joueur.

    Il y a bien une vague idée “Monde des Ténèbres” qui traîne : l’envie de mélanger le très intéressant supplément “Lieux étranges et mystérieux” avec l’ambiance de Stephen King en faisant en plus un cross over avec Torg. Non, pas frapper !

    L’idée étant de reprendre une des constantes de l’univers de King : le fait que certains endroits soient des passoires vers d’autres mondes où le mal pur existe et où il lui arrive de traverser. Le tout mélangé au quotidien avec des horreurs difficilement inexplicable. Et comme je trouve que Torg mérite mieux que le traitement “officiel”, j’imagine que cet autre lieu n’est autre que l’univers d’Orrorsch, l’un des multivers. Une façon douce d’intégrer la notion d’univers parallèles intrusifs qui – je trouve – est une excellente idée ludique.

    Cependant, j’ai choisi un des lieux du supplément (l’université), et le problème c’est qu’au lieu d’un seul scénario, j’en suis déjà à imaginer plusieurs étapes, ce qui s’éloigne déjà du cahier des charges et risque de m’entraîner trop loin, sans compter qu’il va falloir trouver des joueurs sur plusieurs séances. A moins d’imaginer plusieurs “one-shots” reliés pour explorer les aspects du lieu ?

    Sinon, un texte de mon grand ami Benjamin sur Rêve de Dragon m’a également vaguement inspiré un scénario. Sauf que j’arrive pas à me lancer dans sa rédaction… surtout en sachant bien que ça n’aurait pas d’utilité immédiate, ne maîtrisant plus RdD depuis longtemps, et ne comptant pas le faire jouer non plus… Du coup, c’est encore plus dur de se motiver pour se lancer dans la rédaction d’un scénario, chose que je n’ai plus faite depuis près de deux ans, maintenant…

    C’est dur de vieillir et de se rendre compte qu’on prend plus de plaisir à lire qu’à écrire…

    October 18

    66/2009 : Bye-bye, Barbary Lane

    (Armistead Maupin)

    Le titre, bien sûr, laisse entendre que tout a une fin. Ce sixième volume des Chroniques de San Francisco laisse en effet un goût bien amer en bouche, malgré les touches d’humour et d’espoir qui émaillent le récit.

    En cette fin des années 80, les personnages ont vieillis. Et certains ont connu une trajectoire qui ne peut faire autrement que nous laisser déçus : on devinait cette trajectoire dans les tomes précédents, mais ces “transformations” (ou évolutions) des personnages arrivent à blesser le lecteur, qui se sent quelque peu trahi. On remarque là tout le talent de Maupin pour raconter des histoires et rendre crédibles ses personnages.

    Mary Ann ne pense désormais plus qu’à sa carrière. Brian, passif “homme à domicile”, en fera les frais. Michael surveille l’évolution de sa séropositivité et même Anna Madrigal songe à revendre Barbary Lane, l’ancien nid de toute cette troupe désormais éparpillée, égoïste, solitaire…

    C’est le volume des déchirements, des vérités balancées à la figure, des tristesses aussi et des trahisons. C’est bien triste de voir cette famille éclater ainsi, mais en même temps, quelle autre fin était possible ? Les années 70 sont loin, maintenant. Les personnages sont “matures”, ce qui signifie froids, individualistes. Alors il fallait bien que ça arrive, n’est-ce-pas ?

    J’ignore si ce pessimisme est voulu, s’il s’agit d’une analyse froide de l’auteur, ou si au contraire, il est lui-même attristé par le devenir de ses marionettes littéraires… toujours est-il que cette “clôture”, si elle est au niveau des autres volumes dans sa construction et sa psychologie, laisse un goût amer et triste, comme une série qui s’achève alors qu’on aurait aimé la voir continuer très très longtemps.

    Une façon aussi de “finir” avant que la série ne s’épuise, ce qui est plutôt une bonne chose…

     

    Note : un ouvrage intitulé “Michael Tolliver n’est pas mort” est paru l’année dernière. Quand il sera en poche, je saurai s’il s’agit réellement d’un “septième tome” ou quelque chose de totalement différent.

    65/2009 : La route

    (Cormac McCarthy)

    Pour certains livres, il faut un état d’esprit particulier pour les apprécier. Je n’étais pas d’humeur appropriée cet été quand je l’ai entamé, mais en le reprenant ces derniers jours, j’ai pu m’y plonger tout entier.

    “La route” n’est en effet pas un roman “agréable”. Il ne cesse de mettre mal à l’aise. Il nous plonge dans un univers où l’espoir ne représente pas plus que quelques étincelles éphémères dans une nuit éternelle : après une catastrophe dont on ne saura rien avec précision, un homme et son fils errent sur une route, vers le sud, cherchant à survivre dans un monde gris-cendres, où la nourriture est tellement rare que la plupart des autres survivants ont abandonné toute humanité et se sont mis à se considérer les uns les autres comme de la nourriture sur pattes… L’hiver arrive et l’homme cherche à atteindre la mer, dans un pays que l’on devine espagnol sans en avoir la certitude.

    Le style est lent, lancinant. Les phrases sont courtes, parfois sans verbe, comme si l’auteur ne pouvait se résoudre à les finir. Le tout retransmet bien la fatigue, la routine d’une survie difficile, où l’homme est toujours aux aguets. Ou l’enfant s’étonne toujours, malgré tout.

    Et bien que le roman raconte comment un père aimerait conserver la parcelle d’humanité dans les yeux de son fils, le lecteur est toujours amener à juger, sans que l’auteur n’influe dans un sens ou dans l’autre, si cette humanité en vaut toute cette peine.

    Le roman est très triste, bien sûr. Effroyable. Avec une ambiance unique qu’on peut ne pas apprécier (et d’ailleurs, si on peut apprécier le travail de l’auteur, qui pourrait aimer cette ambiance ?!?). Pour autant je ne comprends pas tout à fait l’engouement autour de ce travail qui me semble en valoir d’autres, moins connus, moins couronné d’un Pulitzer. Un parmi d’autres, certes le haut du panier, mais tout de même.

    J’ajoute aussi que l’édition Poche de “Points” n’aide pas forcément à l’immersion : le nombre de coquilles est à la limite du scandaleux, des phrases entières étant tronquées par moment… le lecteur ne peut que buter sur ces récifs et en tirer un certain agacement… Prenez plutôt une autre édition, si vous le pouvez !

    October 16

    64/2009 : D’un bord à l’autre

    (Armistead Maupin)

    Bon, les années 80 sont maintenant bien entamées. Le sida se répand comme une peste. Les médias prennent le pouvoir. Les gens se catégorisent encore plus qu’avant, non plus pour revendiquer ce qu’ils sont, mais pour revendiquer ce qu’ils ne sont pas. Bref, le monde est devenu triste.

    Maupin nous entraîne alors dans ce décor avec un ton un peu désolé, qu’il cherche d’ailleurs – je pense – à compenser avec davantage de burlesque et quelques personnages guest-stars qui révèlent une humanité inattendue.

    Dans ce volume, on apprend que Michael Tolliver a fini par être séropositif. Mais révélant enfin l’aspect universel de la maladie, Brian découvre aussi qu’une de ses maîtresses est touchée. Il faut dire que Mary Ann s’occupant davantage de sa carrière que du ressenti de son homme, celui-ci cherche des distractions ailleurs. Il pratique lui-même le test, mais doit attendre dix jours pour les résultats. Dix jours, c’est long… Aussi se joint-il à Michael et à une de ses rencontres de passage pour passer quelques jours dans une maison de campagne.

    Dans le même temps, DeDe et D’or (et les enfants) s’inscrivent dans un camp lesbien annuel. Et le nouveau mari de Frannie s’en va au Bohemian Grove, un club pour hommes puissants (mais hétéro) d’où il s’eclipse pour rejoindre sa tocade du moment, Wren, une manequin “grosse et belle” de 90kg.

    Comme par hasard, les trois endroits sont à une encâblure l’un de l’autre… Et cela va bien sûr occasionner quelques “rencontres” on ne peut plus burlesque, entre revendications sexuelles, communautarisme, grand amour et disputes.

    Toujours aussi enjoué, Maupin abandonne ici le principe de méta-intrigue pour se concentrer avec bonheur sur certains de ses personnages fétiches (Mona et Mme Madrigal sont relativement absents, cela dit). On garde l’impression de série télé, mais si le ton et les thèmes restent les mêmes, Maupin se recentre un peu dans ce cinquième volume.

    La série reste pour le moment excellente. Encore un tome en poche, après il faudra attendre que le septième réduise de format ;)

    October 15

    63/2009 : Notes 1 : born to be a larve

    (Boulet)

    Bon, en général, je ne compte pas les BDs que je lis dans les bouquins (et j’en parle peu, ne me considérant pas comme très représentatif puisqu’en fait, je suis très peu porté sur les BDs). Mais j’avais quand même envie de faire une note sur les Notes de Boulet (hu hu).

    Les “Notes”, c’est donc le recueil de notes du blog du dessinateur, racontant en général ses exagérations (?) de la vie de tous les jours, ses grandes interrogations mystiques (“si les papillons de nuit aiment tellement la lumière, pourquoi ils ne vivent pas de jour ?”) et ses voyages/dédicaces. C’est un peu l’envers du décor de la vie d’un dessinateur, envers qui lui même devient un endroit, une espèce de couche intermédiaire, un voile pudique et ça commence à ressembler à du Télérama, là, non ?

    Bref, il y a la méthode gratuite (lire les notes sur www.bouletcorp.com) et la méthode payante mais tellement plus agréable à feuilleter, parce que quand même, pour 15 €, tu as presque 200 pages de notes, des expériences de dessins, des inédits aussi qui reviennent sur quelques notes plus cryptiques que d’autres, et surtout un concentré (où “l’effet syndrome du collègue rigolo” n’est pas marqué du tout) de gags.

    Il m’a fallu presque trois mois pour tomber enfin sur le premier tome (vous connaissez ça : quand vous voulez commencer une série, y’a jamais le tome 1 en magasin) et je regrette déjà qu’il n’y ait que trois volumes à ce jour. Mais c’est pas grââve : on peut obtenir une dose très régulière sur le blog !!! Et ça, c’est quand même le summum de l’interaction auteur/lectorat.

    Rien que pour ça, ça vaut le coup d’acheter les notes de Boulet.

    October 14

    62/2009 : Journal d’un ange

    (Pierre Corbucci)

    C’est le bordel au paradis : trois anges déjà ont disparu sans laisser de trace, ce qui a priori est impossible. C’est cet “a priori” que Eriel, ange-policier, est chargé de faire voler en éclat. Mais bientôt, il s’aperçoit que son enquête piétine les plates-bandes des services secrets angéliques menant eux même une investigation sur un groupe syndical interdit, les “Pourquoi Pas Nous” regroupant des anges désirant obtenir un sexe…

    De fil en aiguille, lâché par sa hiérarchie, Eriel va mettre à jour de biens curieux agissements, et ceci même alors que des négociations délicates entre anges et démons sont en cours et que la coupe du monde de football en France bat son plein…

    Empruntant son style au roman noir, mâtiné fortement de Nestor Burma, Corbucci joue à fond sur le décalage paradisiaque, tout en gardant tous les clichés du genre, une formule qui a déjà fait le succès de jeux comme INS/MV mais qui se rapproche ici davantage des travers humain puisque visiblement, le paradis subit les mêmes soucis : hyper-administration, informatisation mal maîtrisée, défaut de compétences, jeux d’écritures comptables, corruptions…

    Un roman qui commence de manière très raffraîchissante avant de s’engluer un peu vers les trois quarts du livre dans une intrigue qu’il n’est pas facile d’expliquer clairement… l’enquête devient alors confuse, d’autant plus que Corbucci tente de faire durer un peu trop longtemps le cheminement d’un enquêteur qui ne découvre rien par lui-même mais reçoit tout de ses informateurs… encore un point commun avec Burma, plus souvent looser qu’à son tour.

    Ce qui décoit sans doute aussi un peu, c’est l’aspect si “humain” de l’escroquerie ainsi révélée, faisant tomber un peu à plat le surnaturel de l’organisation angélique pour la réduire à bien peu…

    De bonnes idées, donc, et un bon moment passé, mais quelques défauts qui empêchent le livre de devenir une vraie référence.

    October 13

    61/2009 : Des milliards de tapis de cheveux

    (Andreas Eschbach)

    Curieux, j’avais déjà lu deux Eschbach. J’avais jugé le premier intéressant (Le dernier de son espèce), mais le second (Jesus Video) malgré de bonnes idées et un thème intéressant, m’avait fortement ennuyé. J’avais la même crainte par rapport à ce que tout le monde décrit comme son meilleur roman, à savoir son premier, en raison du thème pour le moins bizarre…

    Sur une planète apauvrie, des hommes passent leur vie à tisser un unique tapis fait des cheveux de leur femme et de leurs filles avant de passer le relai à leur seul fils autorisé. Les tapis servent à décorer le palais de l’Empereur, au statut divin. Des milliers de tapis ont été expédiés en 80.000 ans. Mais bientôt, une sombre rumeur atteint la planète : l’Empereur est mort. Et aucun tapis n’a été retrouvé dans son palais…

    Commence alors une enquête historique : que sont ces tapis ? à quoi servent-ils ? que vont devenir les tisseurs ? Et cela entraîne le lecteur dans une fresque galactique magnifiquement maîtrisée.

    Sans personnage principal, sans continuité historique, en passant sans arrêt d’un lieu à un autre, Eschbach renoue avec la grande science-fiction, celle qui dresse le portrait non d’un héros en prise avec l’inconnu, mais qui présente un univers réaliste, aux prises avec ses propres zones d’ombres. Et de révéler au fur et à mesure les éléments de ces mystères, pour les dévoiler au final devant nos yeux ébahis de tant… de mystère : car la révélation finale ne fait que poser une nouvelle question, bien plus universelle, sur la nature humaine et la folie du pouvoir…

    Chaque chapitre est comme une petite nouvelle : certains, comme “je te reverrai” sont manifestement des fragments d’écrits insérés dans la trame générale sans jamais la rompre ou la corrompre. D’autres (“le palais des larmes” ou même l’épilogue) sont terrifiants pour eux-même.

    Un magnifique livre, donc, qui permet de retrouver des émotions de SF trop souvent dilluées dans des milliers de pages d’un cycle, alors qu’on a ici une densité exceptionnelle. Et effectivement, c’est déjà un grand classique de la SF…

    October 12

    60/2009 : Babycakes

    (Armistead Maupin)

    Ca devient un réel plaisir de retrouver toute la petite famille de Barbary Lane, bien que cette fois-ci, le sujet devient plus sérieux : c’est sans doute l’entrée dans le réalisme morbide des années 80 qui fait ça… mais déjà, ça commence mal : Jon, le grand amour de Tolliver, est mort du sida qui s’invite violemment sur la scène homo de San Francisco. Mary Ann Singleton, devenue journaliste, doit gérer et sa carrière et l’envie de bébé de son mari, Brian, qui de plus ignore sa stérilité… Mona ne donne plus de nouvelles depuis son départ pour Seattle et tous ces petits drames se jouent sous la pluie, de San Francisco à l’Angleterre où la reine papote avec sa manicure naine…

    Maupin abandonne dans ce volume le format limité à quatre pages de ses chapitres, mais finalement, ça ne dérange pas plus que ça : le rythme est toujours enjoué, le mélange “étude de moeurs” et mystère fonctionne toujours aussi bien même si clairement, on abandonne la légèreté affichée des premiers volumes pour entrer dans la vraie vie : celle des deuils et des choix, celle des dilemmes et de la renonciation à ses principes au nom… au nom de quoi, d’ailleurs ? Du temps qui passe ? De la mort qui arrive ? De la fatigue ?

    Autant de questions qui font de ce quatrième volume le plus profond jusqu’à présent, le plus intéressant aussi, sans doute. Et cela présage sans doute de l’évolution des personnages dans les trois tomes restants, car évidemment, beaucoup de choses restent à dire et à écrire, et que le temps passe, que les années 90 approchent et que ces Chroniques de San Francisco dessinent déjà une belle fresque temporelle accentuant encore le côté série télé mais se payant le luxe de faire passer le temps beaucoup plus vite avec les mêmes acteurs…

    October 11

    59/2009 : Territoires

    (Stephen King, Peter Straub)

    Encore un gros pavé de la galaxie King est un bouquin paradoxal qui ne tient aucune de ces promesses et surprend sur ce qui n’a pas été promis…

    D’abord, entendons-nous : Territoires est un mauvais livre. Sans rythme, avec une approche narrative vraiment bizarre qui garde toujours le lecteur en dehors du récit (un peu comme si dans Scream, on nous disait toutes les deux minutes qu’il y a bien une vitre entre la télévision et le spectateur) et une histoire qui contient tellement de “ta gueule c’est magique” qu’on ne cherche plus à anticiper quoi que ce soit et qu’on se met dans une attente consommatrice sans implication…

    Pourtant, le livre se veut la suite de “Talisman”, qui contenait des idées fortes, dont le personnage central était attachant, avec des scènes vraiment marquantes et une grande aventure digne d’un road movie… presque tout le contraire des Territoires.

    Alors la seule surprise du roman vient de ses liens directs avec le cycle de la Tour Sombre. Une tentative pour relier ces deux “cycles” ? Sans doute, encore que je trouve surprenant que Straub ait pu accepter de “sacrifier” sa part pour “donner” le récit à King, mais malgré tout, un rapprochement qui donne du sens et confirme ce que King disait à propos de la Tour Sombre : que d’une certaine façon, toute son oeuvre se rapproche de ce cycle.

    Du coup, on dicerne certains thèmes récurrents : le “dérapage”, “l’enfance menacée”, “les monstres qui viennent d’un autre monde”, “les glissements et échappatoires quasi-thérapeutiques”. Dommage que ces thèmes soient ici si mal servis et que l’histoire ne parvient pas à décoller un seul instant… sauf peut-être dans les ultimes chapitres si on est sensible à certaines choses…

    Bon, en même temps, tout le monde sait que King n’a pas écrit que des chefs-d’oeuvres. Malgré tout, je garde une sympathie pour l’auteur si facilement dénigré (et parfois, il tend le bâton pour se faire battre…) : son talent de narrateur, exercé dans des bonnes conditions (quand il écrit seul ?) est intact.

    58/2009 : Autres chroniques de San Francisco

    (Armistead Maupin)

    Bon… Maupin ne se foule pas sur les titres, mais peu importe : il y a une telle unité entre les trois premiers volumes qu’il aurait tout aussi bien pu les appeler “tome 1”, “tome 2” et “tome 3” que ça n’aurait rien changé.

    Plusieurs années ont passé depuis “les nouvelles chroniques…” et les années 80 ont maintenant commencé. Avec ces années là, une certaine gravité, une recherche de la rationalité, un ancrage dans les mauvais côté de l’humanité : pouvoir, gloire, argent. La désuette Mary Ann Singleton a quitté son agence de pub et tente de conquérir la télévision en arrachant un scoop et justifier d’un statut – totalement illusoire – de journaliste. Son copain angoisse de gagner moins qu’elle. Tolliver erre toujours à la recherche du grand amour.

    Tout ça, c’est pour l’aspect “soap”. Mais comme dans le tome précédent, Maupin a la bonne idée de placer une autre intrigue issue d’un autre genre. Ici, le thriller, puisque les aventures de toutes ces personnes les mènent sur la trace d’une secte suicidaire et de ses rares – mais très marqués – rescapés.

    Encore une fois un livre qui se lit à la vitesse de l’éclair, et qui parvient avec des chapitres courts et des scènes chronologiquement un peu bizarres, à grands renforts de coïncidences extraordinaires à singer la vie réelle, comme savent aussi le faire les séries télé. Tout le monde sait que ça n’existe pas réellement, mais on y croit comme si c’était plus réel que la réalité. Joli boulot et belle mise en abyme du métier de “chroniqueur”.

    Il reste quatre tomes dans la série… les paris sont ouverts : quand arrivera la première déception ?

    October 02

    57/2009 : Chroniques de la haine ordinaire

    (Pierre Desproges)

    Eh merde, pourquoi ce type est-il mort ? A la lecture de ces chroniques lues le matin sur France Inter en 1986, on se rend compte du vide qu’il laisse sur ces mêmes créneaux et ces mêmes exercices de styles. Loin de la méchanceté ou de la vulgarité des productions équivalentes, Desproges savait manier la langue avec une poésie et une férocité remarquable, limitant sa méchanceté aux cons et n’hésitant pas – souvent – à entrer dans le registre de la nostalgie ou de la mélancolie.

    Entre les faits d’actualité, les commentaires vaguement politiques, le recul pris par rapport à une époque de “bons sentiments” et les historiettes intemporelles munies ou non d’une morale pénétrante, chaque texte est ciselé avec amour (l’amour de la langue, pas forcément des hommes). Ces chroniques ayant été quotidiennes, on mesure le talent de l’auteur.

    Il y a les analyses froides mais intemporelles (Haroun Tazief, au discours écolo à géométrie variable suivant qu’il ait siégé au gouvernement ou pas), les belles histoires poétiques (le jeu des sept erreurs), et toute une série de textes observant d’un oeil quasi-méprisant la société des hommes à laquelle Desproges semblait si peu croire.

    Sans doute un des plus beaux recueils de Desproges.

    56/2009 : La petite fille qui aimait Tom Gordon

    (Stephen King)

    C’est l’histoire d’une petite fille, fan du joueur de baseball Tom Gordon, qui se perd dans une vaste forêt du Maine.

    Et c’est tout. J’ai peine à croire que le livre fait ses 280 pages. Ce qui est petit pour un King, mais largement au delà d’une “moyenne”. Ce qui est surprenant, c’est que même en me creusant la tête, je ne vois pas trop quoi ajouter à ce résumé de l’histoire. Le livre entier ne fait que raconter les jours passés par cette petite fille dans l’immensité de ces grandes forêts jouxtant la frontière canadienne.

    De fait, le roman est un exercice de style de la part de King. Jusqu’où peut-on raconter cette histoire sans lasser le lecteur. On imagine presque un concours entre plusieurs écrivains : “hé, les gars, on regarde qui tient le plus longtemps ?”. La réponse est visiblement King et le seuil atteint 280 pages.

    Y’a-t-il du fantastique dans ce livre ? Non. Y’a-t-il des événements particuliers ? Non. Des dialogues ? A peine quelques uns, imaginaires. On le rappelle : la petite fille est seule. Pas d’autres personnages non plus (à peine une famille expédiée dans les premières pages). Et pourtant, il y a une certaine tension, des moments de doute, des moments de génie, pas trop de répétitions.

    En fait, je crois qu’à travers ce livre, King voulait juste montrer son talent.

     

    Mention spéciale pour un procédé que j’ai beaucoup apprécié : en général, l’évocation dans un roman d’un match de quoi que ce soit me fatigue (tout comme une longue bataille navale, ou autre chose de long, technique, difficile à visualiser). Quand King commence à raconter un match de baseball, je m’étais mis en mode “ronflement”. Sauf que subitement, au détour d’une phrase, le voilà qui lie la survie de l’héroïne à la victoire ou non de l’équipe supportée par elle… Et soudainement, l’attention revient au livre : on se met à vivre le match, son importance ayant dépassé la simple retransmission pour devenir une espèce de pari, un message. J’ai trouvé ça très intelligent et efficace. Et le livre (et les King en général) fourmille de ce genre de trouvailles qui impliquent le lecteur dans le récit. Un vrai talent, quoi qu’en disent les amers.

    55/2009 : Nouvelles chroniques de San Francisco

    (Armistead Maupin)

    Voilà la série qui décolle : après un premier tome qui présentait le décor, le ton et les personnages, mais qui avait tendance à ronronner sans éclat, ce deuxième volume de la série se révèle réellement passionnant. En espérant que cela devienne le rythme de croisière !

    A la fin du premier volume, beaucoup de détails concernant les personnages burlesques de cette série (une vieille logeuse/couveuse, une célibataire provinciale nunuche, un séducteur invétéré et maladif, un homo à la recherche du grand amour, une communicante new age qui se cherche, …) étaient restés dans l’ombre, frustrant même le lecteur de la “révélation” concernant la logeuse que les personnages connaissent sans jamais le dire.

    Ce second volume perce tous ces secrets, se payant le luxe d’aller plus loin dans la provocation et la marginalité, tout en gardant un ton amusant et léger. Mieux encore : c’est une véritable intrigue policière qui se met en place à travers le nouvel amoureux de Mary Ann, dont trois années de vie ont été effacées par une amnésie consécutive à un choc inconnu. Cherchant à se rapprocher de son nouvel homme, elle tentera de percer ce mystère au risque de se rapprocher trop et de tout perdre.

    La structure en série télévisé est encore plus marquée ici : des scénettes qui font avancer les différentes intrigues, deux arcs scénaristiques qui durent toute la “saison”, des drames, des moments drôles, d’autres mélancoliques. Une palette de sentiments où l’humanisme et l’optimisme sont toujours présents.

    September 26

    54/2009 : des femmes qui tombent

    (Pierre Desproges)

    Il fallait bien un Desproges pour se reposer de la tension du King. J’attaque donc le seul “roman” de l’humoriste : des femmes qui tombent. Elles tombent dans un village à la frontière du Limousin et du Perigord, sous les coups d’un tueur inconnu qui ne s’attaque qu’aux femmes… mais à toutes les femmes. Bientôt la police patauge, et il n’en reste rapidement plus qu’une, la femme du médecin ivrogne du village… médecin qui découvrira le fin mot de l’histoire, mais ne l’emportera pas au paradis. Enfin, si.

    Bien sûr, c’est loufoque comme du Desproges. De roman policier, ça tourne rapidement à l’étude de moeurs, puis à la SF. Et justement, le mélange est un peu trop indigeste. On passe plus de temps à s’esbaudir d’une de ces tournures si particulières de l’humoriste ou ses néologismes délicieux qu’à s’intéresser à l’histoire qui casse pas trois pattes à un moustique et surtout, passe sans qu’il y ait réellement de changements de rythmes, de surprises ou même d’intérêt de la part du lecteur. Combien sont plus amusantes les piques jetées en passant, les moqueries dont le niveau culturel est en lui même une insulte Desprogienne aux incultes méprisés….

    L’incursion de l’auteur dans le domaine du roman laisse donc une impression de gâchis et bien que le texte soit vraiment agréable et amusant à lire, on ne gardera sans doute pas un grand souvenir de ce livre. Dommage, la première phrase du récit est sans aucun doute une des plus réussies de l’histoire de la littérature : “Adeline Serpillon appartenait à cette écrasante majorité des mortels qu’on n’assassine pratiquement pas”. Intriguant, non ?

    Le reste est à l’avenant : bien trouvé, mais sans relief.

    53/2009 : Histoire de Lisey

    (Stephen King)

    Quand on entend King, on pense généralement de manière moqueuse à ce type dont le succès a ravagé les années 90, l’auteur de livres “justes bons à faire peur” que l’on lit et qu’on oublie. Voir que l’on rejette. Renie. Moi-même, j’ai eu cette période où je me moquais des livres de l’auteur, oubliant qu’avant cela, il m’avait tenu éveillé avec ses nouvelles, son Shining, son Talisman (avec Peter Straub), etc. Je pense que tout simplement, King est desservi par son genre : le genre qu’il a choisi pour s’exprimer, et qui “n’est pas sérieux”. Du coup, sa liberté est écrasée par l’establishement qui interdit d’une certaine façon de le comparer à de grands écrivains. Quoi ? King ? Cet auteur de fantastique ?

    Histoire de Lisey est bien plus que ça. C’est un merveilleux roman sur l’amour, la créativité, la peur de la mort, les liens toujours complexes qui se tissent entre les gens et qui sont loin d’être constants. Qu’il y ait du fantastique, c’est indéniable. Que l’horreur soit présente, c’est aussi sûr que la vie existe. Mais ici, ces composantes ont si peu d’importance. Car tout le fantastique peut se résumer à du symbolisme : on peut changer les faits par d’autres, équivalents, et l’histoire garde son sens, son objectif.

    C’est du King, mais un King libéré, qui n’a plus rien à prouver. C’est déjà quelque chose que je ressentais dans la tour sombre : voici un auteur qui a eu la gloire et qui a eu également les déboires afférents, le mépris de la critique, les gens qui tombent sur les moins bons livres à bras raccourcis, profitant d’une faiblesse pour l’enfoncer. Tout cela se retrouve dans ce roman, où le personnage principal (Lisey) est en relation constante, par delà le temps, avec son mari écrivain décédé deux ans plus tôt. Ce lien guide le récit et le lecteur le long d’un parcours de souvenirs qui pourraient être les souvenirs d’un couple, avec le lot de secrets révélés, d’anecdotes vécues, de langage personnel.

    Langage qui lui-même est l’expression de la liberté de l’auteur : fi de la grammaire académique, de la construction des chapitres (dont l’inégalité en taille contraste aussi avec les constructions “normales”), fi même de l’importance de terminer une phrase avant de passer au chapitre suivant. Les mots sont au service de l’histoire et pas l’inverse (est-ce la définition de la littérature non-française ?) et cela contribue à créer un monde dont on s’extirpe avec peine après s’y être embourbé avec plaisir.

    J’ai pu constater en terminant le livre que je respirais mal : j’avais oublié d’inspirer profondément. J’ai même senti poindre le point de côté. Cela faisait longtemps que je n’avais plus été absorbé à ce point par un roman, et ce pavé de 750 pages a été englouti en quelques jours. La seule chose qui me retenait d’aller plus vite, c’est la malédiction de devoir travailler et dormir…  Un livre qui donne envie de lire, pour retrouver ça, ailleurs, par surprise, à un autre moment.